Paris mars 2007.
Paris balisé, mais
Paris submergé !
Comme le décrit très bien Michel Deguy (Libération du 24
janvier), la circulation de Paris est entravée. Or ce
n'est pas seulement la pollution que les travaux récents
ont limitée, mais le mouvement général de la ville. Que
cette politique urbaine vise les pollueurs importe peu,
c'est la libre circulation de tous qui est aujourd'hui
affectée. Endiguer la circulation... alors qu'il s'agit
partout ailleurs de la favoriser, de l'encourager, de
l'ouvrir. La circulation sanguine, la circulation des
idées, de la parole, de l'air. Les flux, les échanges,
le ressac contre la congestion, la fixation, la
stagnation.
Dans
L’Invention de Paris, Eric Hazan invite à la
lecture de la ville. En révélant des trajets oubliés, en
redéployant la signification de cet écheveau de rues, il
introduit à une pratique effective du tissu urbain. Si
Paris est un livre, la circulation est une métaphore de
la lecture. Le parti pris d'étrangler le trafic, de
condamner des voies, d’isoler des quartiers revient
alors à censurer des mots, à couper des phrases, à
arracher des pages de ce livre.
Par
ailleurs, l'efficacité de ces aménagements sur la
réduction des nuisances automobiles reste à prouver. Non
par des statistiques et des mesures objectives, mais par
une appréciation plus subjective. Car pourquoi
faudrait-il privilégier l'écologie et la sécurité au
détriment du sentiment esthétique ? Comment se sent-on,
tous usagers confondus, dans cette nouvelle vision de
Paris ?
Revenons à nos dos d'ânes. Nous voilà donc avec des
espaces scrupuleusement proportionnels, calculés par des
technocrates du politiquement correct qui confondent
encore égalité et équité. Désormais, des voies propres à
chacune des espèces mobiles sont matérialisées par une
débauche de lignes blanches et de murets séparateurs.
Partout il faut borner, contraindre, diriger, au risque
d'un délire signalétique comme au carrefour de
l'Observatoire. Faisant mentir sa devise*,
une marée de signaux submerge aujourd'hui Paris. Se
substituant aux taggueurs, la mairie estampille,
identifie, marque la moindre parcelle de son territoire.
La peur du vide l'a emporté sur l'appel d'air.
Que
signifie ce marquage intensif ? Faisons ici une
parenthèse.
Empruntant à la tradition du théâtre élizabéthain, la
scène politique peut se voir comme un affrontement entre
Knaves et Fools. Tous deux sont serviteurs du Roi, mais
sur des modes distincts. Le Knave est un valet coquin,
une canaille. Rusé, il se garde bien de dénoncer les
injustices afin de mieux tirer parti de la situation. Le
Fool joue le bouffon naïf, le faible d'esprit, le
débile. Il est seul autorisé à dire que le Roi est nu,
mais il a beau dire la vérité c’est sans conséquence. On
rit de lui, on ne s’émeut pas de ce qu’il dénonce.
Entre autres débats, le clivage gauche/droite s'articule
autour de la notion de différence. Il en découle deux
positions éthiques qu’illustre très bien le couple Knave/Fool.
Les canailles de droite prétendent que la différence
(religieuse, culturelle, ethnique...) est inévitable
voire fondamentale. Elle est même un facteur de
dynamisme et d'équilibre pour la société. Il y a les
forts et les faibles, les sous-doués et les surdoués,
les pauvres et les riches... c'est comme ça. C'est la
prémisse de la dialectique du maître et de l'esclave.
Les débiles de gauche pensent quant à eux qu'il ne faut
surtout pas stigmatiser les différences. SOS Différence.
La différence, ça n'existe pas ou alors elle n'est pas relevante. Pire, en tenir compte risquerait de produire
des inégalités.
À
bien y regarder, les canailles n’ont pas vraiment tort,
la différence, ça existe. D’un autre côté les débiles
ont raison, elle n’est pas ou ne devrait pas être un
critère de sélection. Le problème c’est que cette
inégalité est au cœur de la langue. Les différences
entre gauche et droite, entre noir et blanc entre homme
et femme y sont profondément inscrites. Chacun de ces
couples y est symboliquement déséquilibré. La gauche
sera toujours maladroite, le Noir ne sera jamais blanc
comme neige, et c’est toujours de l’Homme qu’on parlera
pour évoquer l’humanité. Avant d’être un fait de
société, la ségrégation est d’abord un fait de langue.
Dès lors, il paraît tout aussi vain de lutter contre une
discrimination inscrite dans le langage qu’il est
condamnable de tirer parti d’un tel arbitraire.
Pourtant, aucun discours, qui la soutienne ou la
combatte, ne précise les enjeux structuraux de la
différence. La ségrégation a de beaux jours devant elle.
Son insatiable et irrépressible travail est partout à
l'œuvre. Pas seulement entre un national et un étranger,
mais entre un rural et un citadin, puis entre un
intra-muros et un banlieusard. On connaît ce bon mot qui
donne une préférence croissante du voisin au cousin et
du cousin à la sœur. Cette préférence va de pair avec
une réduction de la différence, mais la différence est
irréductible, et les canailles sont très forts pour la
repérer dans ses moindres retranchements, ils se fient au bruit
et aux odeurs. Il existe toute une gamme de signes
discrets qu'il faut savoir maîtriser. C'est ce que les
débiles ne veulent pas voir. C'est pourtant criant.
D'abord, il y a le teint de la peau, la qualité du
cheveu, la couleur des yeux, la forme des narines, la
taille des oreilles... Quand on a épuisé cet alphabet
anatomique, on a recours à des marqueurs qu'on plaque
directement sur les personnes, étoile jaune, triangle
rose... Les marqueurs, ça rassure, ça permet de voir la
différence quand on ne sait pas la lire.
Il
n'y a pas si longtemps, la topographie d'une rue était
assez rudimentaire, elle se résumait à des trottoirs et
une chaussée. Un caniveau soulignait par un filet d'eau
leur frontière. Ici et là, des clous indiquaient un
passage piéton. Cela suffisait aux citadins pour se
repérer. Ils savaient naviguer dans ce bruissement de
signes. Nul besoin de marqueurs redondants. Puis, pour
faciliter la lecture, on a grossi le trait, les passages
cloutés sont devenus zébrés. Aujourd'hui, ils sont
carrément surélevés, peints en rouge et blanc, annoncés
à renfort de feux tricolores, de panneaux clignotants et
parfois même de haut-parleurs (destinés aux aveugles,
mon œil ! car eux, à défaut de voir, savent encore
lire). Les rues à double sens deviennent des sens
uniques. Tout tend vers un appauvrissement du sens, un
abandon de l'interprétation. Certains porteront ces
transformations au crédit d'un progrès sécuritaire, mais
c'est bien d'une régression qu'il s'agit. Qu'est-ce que
ça veut dire ? On ne sait plus lire ? Il faut souligner,
rendre univoque ? On ne se contente plus de signes, il
nous faut désormais des signaux, des marqueurs ? Tiens,
tiens...
Voilà où je voulais en venir. Ceux qui nous dirigent ne
savent plus lire et nous entraînent dans leur frénésie
de marquage. Comme quoi ça n'est pas simple. Faut-il
marquer ou ne pas marquer ? On voit bien que les
canailles savent lire et que cette intelligence
sert une idéologie discriminatoire. Il y a ceux qui
savent lire (entre les lignes) et ceux qui ne savent pas
lire, tant pis pour eux ! Les débiles, pour mettre tout le
monde à pied d'égalité et faciliter la lecture, exigent
des marqueurs. C'est très généreux, mais malheureusement
ces marqueurs mènent aux camps. Ce qui n'est pas simple
c'est ce retournement. À force d'être maladroite la
gauche vire à droite (débat ô combien actuel). Comment
une politique qui œuvre pour l'égalité des chances,
comment cette politique progressiste, peut-elle
rejoindre la politique ségrégative la plus abjecte ?
C'est cette question qu'aurait dû affronter la mairie
avant de se lancer dans la transformation de Paris. Car
enfin à qui profite ces marquages ? À ceux qui ne savent
pas lire la ville, les touristes. Obligeant le citadin
au tourisme de sa propre ville, ce nouveau Paris
ressemble de plus en plus à un lieu vidé d'histoire au
profit du consumérisme. La rue n'est plus un carrefour
de rencontres, d'échange, de circulation. Guidés sur des
tapis roulants virtuels, rappelés à l'ordre par une
forêt de sémaphores, nous évoluons comme hypnotisés au
gré d’une signalétique asservissante. Rouge, stop !
Vert, marche ! Le rapport à la ville se fait dorénavant
par le biais de réflexes pavloviens. Les piétons
traversent les yeux rivés sur
les signaux lumineux, les voitures se perdent à suivre
des flèches…
On
leur désigne la lune et ils regardent le doigt.
Que
les usagers de la ville ne soient plus convoqués à la
lecture de l'espace dans lequel ils vivent les pousse
peu à peu à un désengagement subjectif. La folie guette.
Cette politique du marquage qui inverse et désoriente
gauche et droite n'est pas seulement préjudiciable au
débat politique, elle atteint ce que notre subjectivité
a de plus fécond, la lecture. Tant que cette question ne
sera pas sérieusement débattue d'un côté comme de
l'autre, c'est le milieu qui fera sa loi.
Tout un programme !